Le Choc de Civilisation: Une approche critique.

En 1993, la revue américaine « Foreign Affairs » publiait un article du professeur Samuel Huntington sur le choc des civilisations. Face aux nombreuses critiques dont l’article a fait l’objet, l’auteur a décidé d’exposer plus longuement sa thèse dans un livre, publié en 1996. Ce livre intitulé « The Clash of Civilizations » n’était pas le premier à avoir entrevu un choc des civilisations dans le monde, pourtant il est devenu la référence principale sur les différences culturelles de nos jours.

Deux ans avant Samuel Huntington, le Professeur de l’Université Mohammed V à Rabat, Mahdi Elmandjra, a annoncé la « Première guerre civilisationnelle ». Il était alors le premier écrivain à en parler, néanmoins, son livre, publié en 1992, n’a pas éveillé une attention particulière, et il est resté secondaire comparé à celui de Huntington. Les raisons sont variées et seront énoncées au cours de ce rapport.Dans ce travail portant sur la thèse du choc des civilisations, la première étape sera la présentation des deux auteurs et de leurs livres respectifs. La deuxième étape sera la comparaison des deux propos sous un angle critique personnelle. Ensuite, sera mis en lumière l’actualité de la thèse de S. Hungtington pour finalement arriver à une approche critique du sujet du choc des civilisations.

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1-Qui est Mahdi Elmandjra?

Mahdi Elmandjra est né en 1933 à Rabat, la capitale du Maroc. Il a fait ses études universitaires aux États-Unis à l’Université de Cornell (Licence en Biologie et en Sciences Politiques) et les a continuées en Angleterre où il a aussi obtenu son doctorat (Ph.D. Éco.) à la London School Of Economics (Université de Londres). Depuis 1958, il enseigne à l’Université Mohamed V à Rabat. (1)

Elmandjra a été entre autres Directeur Général de la Radiodiffusion Télévision Marocaine, Premier Conseiller de la Mission Permanente du Maroc auprès des Nations Unies à New York, Président de la Fédération Mondiale des Études du Futur, Président de Futuribles International et il est Président Fondateur de l’Association Marocaine de Prospective et de l’Organisation Marocaine des Droits de l’Homme. (2) Il a occupé plusieurs hautes fonctions au sein du Système des Nations Unies (1961-1981) y compris celles de Chef de la Division Afrique, de sous-Directeur général de l’UNESCO pour les Sciences Sociales, les Sciences Humaines et la Culture et de sous-Directeur général pour la Prospective. (3)

Le professeur a publié plus de 500 articles dans les domaines des sciences humaines et sociales et est l’auteur de nombreux ouvrages dont « Première Guerre Civilisationnelle » (1991). De surcroît, Elmandjra a reçu plusieurs prix comme le Prix de la Vie Économique 1981 (France), la Grande Médaille de l’Académie Française d’Architecture (1984), Ordre des Arts et Lettres (France, 1985), Ordre du Soleil Levant (Japon, 1986) et la Médaille de la Paix de l’Académie Internationale d’Albert Einstein. (4)

La biographie du professeur Elmandjra montre très bien sa compétence professionnelle variée ainsi que ses expériences étendues dans différents domaines.

2- Les thèses d’Elmandjra : « Première guerre civilisationnelle ».

Elmandjra était le premier écrivain ayant parlé d’un choc des civilisations; dans un entretien avec le magazine allemand « Der Spiegel », le 11 février 1991. Il y désignait la guerre du Golfe en 1991 comme la « première guerre civilisationnelle ».(5) Dans la même année, le professeur a publié un livre sous le même titre en arabe, qui paru plus tard en français, en anglais et en japonais.

Dans ce livre, Elmandjra distingue trois périodes fondamentales ayant influencé le monde pendant les derniers siècles : l’ère coloniale caractérisée par des enjeux d’ordre économique, le néocolonialisme influencé par des enjeux d’ordre politique et depuis les années 1990, avec la fin de la guerre froide, la période post-coloniale caractérisée par des conflits culturels. Ces derniers sont surtout des oppositions d’intérêts entre les pays du Nord et ceux du Sud. Le début de cette période post-coloniale était marqué par la crise déclenchée par la guerre contre l’Irak, dans laquelle s’opposaient deux cultures tout à fait différentes : l’Occident et l’Orient.

Elmandjra voit la diversité culturelle comme cause du conflit et il décrit trois grandes peurs de l’Occident déclenchant la mise à disposition à la guerre. Premièrement, il y a la peur de la démographie. L’Occident représente moins de 20% de la population mondiale et détient plus de 80% des richesses matérielles de la planète. Et dans 30 ans, sa population ne dépassera pas 13% de celle du globe. (6) Deuxièmement, l’Occident craint l’islam, car la population musulmane est en pleine croissance et représentera bientôt plus de 40% de la population mondiale. Finalement, l’Asie et surtout le Japon constituent aussi des facteurs faisant peur à l’Occident, à cause de leur développement technologique et économique, qui a eu lieu sans imitation des modèles occidentaux et sans adaptation à ses valeurs. (7)

L’écrivain décrit ensuite que pendant la guerre du Golfe en 1991, cinq mobiles des aspects culturels du conflit se sont manifestés. Ci-joint une brève énumération :

1) Les États-Unis comme puissance unipolaire du monde ne peuvent pas tolérer l’émergence de la région du Golfe et surtout de l’Irak.

2) Le développement technique de l’Irak représente une menace pour l’Occident.

3) La puissance militaire de l’Irak représente une menace pour Israël et l’Occident.

4) La puissance culturelle de l’Irak, symbole du monde arabo-musulman, représente une menace pour l’Occident et ses valeurs judéo-chrétiennes.

5) Le rôle déterminant de l’Occident dans les pays du Sud doit être maintenu après les périodes du colonialisme. (8)

Ces raisons montrent qu’il s’agit selon l’auteur « de la première vraie guerre mondiale qui met aux prises la quasi-totalité du monde occidental coalisé contre un peuple solitaire pour des motifs culturels. » (9) Les cinq mobiles mènent finalement à la guerre et aux crimes de celle-ci, qui se manifestent dans l’agression contre le peuple, la destruction du pays, de l’environnement et des biens culturels ainsi que dans la violation du droit et de la légalité internationale.

Tout compte fait, l’auteur en tire ses conséquences concernant le comportement futur de l’Irak et des pays de l’Orient en général : il souligne que les populations des pays du Sud doivent, au lieu d’imiter le modèle occidental, développer leur propre stratégie de modernité en s’attachant à leur identité culturelle et religieuse tout en critiquant leurs régimes non-démocratique ou même autoritaire. L’auteur propose une coopération Sud/Sud pour devenir indépendant de l’Occident et pour déclencher le début d’un nouvel ordre international.

Les thèses de Mahdi Elmandjra se basent alors surtout sur des arguments culturels. Plus loin dans son livre, il mentionne d’autres aspects dans ce sens, comme l’ignorance de l’Occident envers l’histoire, les valeurs et les compétences techniques de l’Orient ainsi que l’ethnocentrisme de l’Occident qui attend i.e. des peuples arabes de parler les langues occidentales et qui ne respecte pas les trésors de l’art et de l’architecture dans les pays les plus anciens du monde.

On voit ainsi clairement les motifs de l’auteur et on comprend pourquoi il parle de la première guerre civilisationnelle, voire la première vraie guerre mondiale. Son livre est devenu très actuel dans notre contexte, car nous avons connu récemment la deuxième guerre contre l’Irak. Les thèses d’Elmandjra semblent ainsi se confirmer de nos jours, en outre, il ne faut pas oublier les attentats du 11 septembre et la guerre en Afghanistan, qui se sont passés entre-temps. Le concept du professeur Mahdi Elmandjra était vraiment nouveau au début des années 90, mais la notion de la « Guerre Civilisationnelle » est seulement devenue populaire avec le livre de Samuel Huntington « The Clash of Civilizations » en 1993. Cependant, Huntington lui-même reconnaît à la page 246 de son livre, qu’Elmandjra était le premier à utiliser l’expression et à énoncer le concept de la guerre civilisationnelle. (10)

3- Qui est Samuel Huntington ?

Samuel Huntington est né en 1927 à New York ; il a fait ses études aux États-Unis, où il a reçu son B.A. à l’Université de Yale en 1946 et son M.A. à l’Université de Chicago en 1948. Trois ans plus tard, il passe son doctorat à l’Université de Harvard et commence à enseigner dans le même institut. À partir de 1959, l’auteur occupe le poste du directeur associé de « Institute of War and Peace Studies » avant de devenir Chairman of the Harvard Departement of Governement. Dans les années suivantes, Samuel Huntington fonde le magazine politique « Foreign Policy », travaille comme directeur du centre pour des affaires internationales et dans la maison blanche comme Coordinator for Securité Planning; en plus, il continue à enseigner à Harvard. (11)

Le professeur est membre de plusieurs associations, comme le « Council of the American Political Science Association ». Il a fait des recherches approfondies dans les domaines de la politique militaire, comparative et culturelle et il a publié plusieurs livres, dont « The Clash of Civilizations » en 1996. L’auteur dispose alors des grandes connaissances des relations internationales, surtout grâce à son adhésion au Conseil national de sécurité au sein de l’administration Carter.Les thèses de son livre se basent, comme celles d’Elmandjra, sur un nouvel ordre international unipolaire, qui a commencé après la guerre froide et l’effondrement de l’USSR. Huntington réagit avec son œuvre à l’ouvrage de Francis Fukuyama Fin de l’histoire, qui envisage un avenir optimiste du monde, surtout dans les domaines politiques et économiques. Samuel Huntington refuse cette vision et formule sa thèse du choc des civilisations, laquelle je vais présenter maintenant.

4- Les thèses de Huntington dans « The Clash of Civilizations »

Le départ des thèses de Samuel Huntington est une approche culturelle. Selon lui, « le monde est passé successivement par plusieurs phases durant lesquelles il était divisé de différentes manières. Dès la fin des années 1980, les distinctions majeures entre les peuples deviennent culturelles : C’est le début de l’ère civilisationnelle, les deux blocs de la Guerre froide disparaissent alors pour laisser place aux civilisations. » (12) De nos jours, notre planète se trouve dans une crise identitaire et les distinctions essentielles entre les êtres humains ne se font plus d’une manière idéologique, politique ou économique, mais culturelle. Chaque peuple s’identifie surtout par une délimitation des autres, la religion en joue un rôle principal. Dans ce monde, il y a désormais deux sortes de politique : la politique locale de l’ethnicité, et la politique globale ou internationale des différences civilisationnelles. Dans d’autres mots, « la politique est à la fois multipolaire et multicivilisationnelle. » (13)

Les distinctions entre les cultures se font selon la pensée, c’est-à-dire, la langue, l’histoire, la religion, les coutumes, les institutions, et non plus selon l’apparence, comme la couleur de peau, etc. En conséquence, Huntington fragmente le monde du XXIème siècle en huit blocs civilisationnels, qui sont hostiles les uns aux autres :

1) La civilisation chinoise, reposant sur le confucianisme.

2) La civilisation japonaise, reposant sur le shintoïsme.

3) La civilisation hindoue, reposant sur l’hindouisme.

4) La civilisation musulmane autour de l’islam.

5) La civilisation occidentale reposant sur le judéo-christianisme.

6) La civilisation orientale orthodoxe.

7) La civilisation d’Amérique latine, reposant sur le christianisme.

8) La civilisation africaine autour de la religion traditionnelle.

Selon l’auteur, chaque civilisation est fondée sur une religion et ses valeurs. (14)

Le choc entre les cultures mentionnées provient de leur confrontation. Huntington donne plusieurs raisons pour les conflits. Premièrement, l’augmentation démographique réduit l’espace sur la terre, en même temps, la mondialisation renforce les interactions entre les pays différents. Deuxièmement, la modernisation provoque l’éloignement des hommes de leurs identités traditionnelles (comme l’État-Nation) et favorise une identification commune autour de la religion. Ainsi, l’Occident, à l’apogée de modernisation, n’arrive pas à occidentaliser le reste du monde, car les différences culturelles restent difficiles à changer et les non-occidentaux cherchent un chemin de retour à leurs racines. Finalement, la croissance de l’importance de la régionalisation augmente le sentiment identique culturel chez les hommes.

La thèse de Samuel Huntington est plutôt pessimiste. Pour lui, le déclin de l’Occident a déjà commencé, avec la perte des valeurs morales et de l’éthique (le nombre des divorces, des familles monoparentales, etc.), avec les problèmes sociaux (l’abus de la drogue, la criminalité, etc.) ainsi qu’avec la baisse de l’activité intellectuelle. Malgré sa puissance économique et technologique, l’Occident se sent essentiellement menacé par le monde musulman en raison de sa croissance démographique importante, et de la Chine, qui représente une nouvelle force économique. Selon l’auteur, la Chine sera la grande puissance du XXIème siècle, car elle se développera sans adopter les valeurs de l’Occident.

Quant au monde musulman, Huntington lui accorde une plus grande agressivité qu’aux autres blocs civilisationnels, en raison de son histoire (humiliations subis pendant la colonisation), son explosion démographique et l’absence d’un État phare de l’Islam pour stabiliser le monde musulman. (15)

Mais l’auteur critique aussi son pays d’origine, les États-Unis, qui suivaient, dans les années 90, la vision multi-culturaliste et qui l’ont transposée dans les relations internationales. Selon Huntington, les États-Unis devenaient ainsi une mosaïque de communautés au lieu d’une nation unie occidentale, ce qui est nécessaire pour garder la suprématie mondiale. Cette dernière thèse est très controversée, car le message central du livre décrit la planète comme monde composé des civilisations variées co-existantes et constituant un multiculturalisme global.

5- Comparaison des livres d’Elmandjra et de Huntington

Premièrement, il est surprenant que deux auteurs d’une origine tout à fait différente développent l’un après l’autre une thèse semblable, qui provoque des réactions critiques multiples. Le fait est d’autant plus étonnant, que l’objet d’étude traite les civilisations et que les deux auteurs appartiennent à des civilisations contradictoires. Pourtant, tandis que le livre de Mahdi Elmandjra est resté relativement insignifiant, celui de Huntington s’est transformé en véritable affaire : l’affaire Huntington. Son titre « Choc des civilisations » est en discussion internationale dès l’apparition de l’article dans la revue Foreign Affairs en 1993, et de nouveau depuis le début de la guerre contre l’Irak en mars 2003. Ce succès extraordinaire s’explique par de nombreuses réactions provoquées par l’article et le livre. Évidemment, une affaire n’existe qu’avec les critiques qu’elle provoque, ainsi, le livre de Huntington a réussi à polariser des opinions exprimées et à déclencher un débat à l’échelle mondiale. Bien que le professeur Elmandjra soit très connu et très expérimenté dans le domaine des relations internationales, son livre n’a pas connu le même succès, quoique son idée fût aussi publiée dans une revue internationale connue (Der Spiegel). En plus, son livre existe, mise à part à l’origine arabe, dans trois versions traduites : l’anglais, le français et le japonais. Mais peut-être un auteur occidental, et surtout américain, a moins de difficultés à répandre ses idées à l’échelle mondiale qu’un écrivain oriental.

La comparaison des deux livres montre que les deux auteurs partent d’un point commun : la fin de la guerre froide au début des années 90, qui introduit une nouvelle période d’ordre politique, désormais caractérisée par des enjeux culturels plutôt que par des enjeux idéologiques, politiques ou économiques. Ensuite, on constate plusieurs aspects communs : le conflit de la diversité culturelle surtout avec les oppositions d’intérêts entre les pays du Nord et ceux du Sud et les trois grandes peurs de l’Occident : la peur démographique, la peur de l’Islam et la peur de l’Asie (tandis qu’Elmandjra considère le Japon comme pays le plus menaçant de l’Asie, Huntington donne ce rôle à la Chine).

Plus loin dans son livre, Elmandjra se concentre sur la guerre du Golfe contre l’Irak en 1991. Il considère ce conflit comme la première vraie guerre mondiale et il le prend comme exemple pour développer sa thèse de confrontation culturelle. Tous les propos suivants reposent sur cet exemple, l’auteur donne cinq mobiles, des crimes et des conséquences de la guerre du Golfe pour montrer en quoi consiste le choc des civilisations et comment celui va se reproduire dans l’avenir.

Par contre, Huntington développe son approche autrement. Premièrement, il divise le monde dans huit blocs civilisationnels et ensuite, il analyse les raisons pour lesquelles ces cultures se trouvent dans un état de confrontation potentielle. Puis, l’auteur traite essentiellement la problématique de l’Occident, il mentionne les problèmes au sein de ce bloc civilisationnel et les conflits avec les autres cultures. Par ailleurs, il se penche sur l’influence asiatique et la civilisation musulmane.

La thèse de Huntington est alors beaucoup plus générale. Elle décrit les conflits des civilisations définies par l’auteur et avance une affirmation universelle. Elle analyse le choc des civilisations dans l’angle mondial tandis que la thèse d’Elmandjra se concentre plutôt sur l’exemple de la guerre contre l’Irak. L’auteur marocain fixe son regard sur ce début de l’ère post-coloniale et le conflit entre l’Occident et l’Orient. Il ne tient pas compte des autres conflits civilisationnels et il n’adapte pas la fragmentation du monde dans huit blocs. Son ouvrage laisse l’impression que le choc des civilisations se manifeste seulement entre l’Occident et l’Orient et que le premier camp est surtout représenté par les États-Unis. En plus, on constate un point de vue d’Elmandjra sous l’angle arabo-musulman, parce que l’auteur donne des conseils afin que le monde arabe se libère de l’influence occidentale. Cet aspect est peut-être une autre explication au faible succès international du livre d’Elmandjra.

Dans l’ensemble, les deux livres donnent des perspectives pessimistes. Huntington aussi bien qu’Elmandjra considèrent le développement dès le début des années 90 comme dangereux et très conflictuel. Les thèses des deux auteurs contredisent l’affirmation optimiste de Francis Fukuyama, (16) philosophe américain, annonçant dans son livre « La fin de l’histoire et le dernier homme» (1992) un avenir positif avec la victoire de libéralisme et la paix globale. À l’inverse, Huntington et Elmandjra voient le futur beaucoup plus négatif, car selon eux, les conflits culturels sont plus difficiles à résoudre que les conflits du genre politique, économique ou idéologique.

En dernière analyse, on peut dire que les deux livres étudiés se ressemblent dans le point essentiel qu’est le choc des civilisations, mais diffèrent dans l’analyse du développement de cette concordance. Évidemment, l’origine et l’expérience des auteurs jouent un rôle important concernant le traitement de la matière. C’est alors intéressant d’observer comment deux auteurs des cultures différentes discutent le sujet des conflits civilisationnels.

6- La thèse du choc du civilisation : Une approche critique

Dans les deux livres analysés le point de départ est la fin de la guerre froide au début des années 90. Aujourd’hui, nous nous trouvons dans l’an 2005, alors en pleine période post-coloniale et plus encore, une année après la dernière guerre contre l’Irak. Par conséquent, le sujet du choc des civilisations est très actuel, car les prédictions des deux auteurs se sont avérées justes : la première guerre contre l’Irak, selon Elmandjra la première vraie guerre mondiale, n’était pas la dernière. La guerre de 2003 reflète une nouvelle confrontation entre l’Occident et l’Orient, plus exactement entre les Etats-Unis et l’Irak, et ainsi un nouveau choc des civilisations nous renvoyant aux auteurs.

En mars 2003, les discussions autour de l’invasion américaine en Irak, ont réanimé les débats sur l’affaire Huntington. Dans l’hebdomadaire des étudiants en journalisme « L’Exemplaire » de l’Université Laval du 26 mars 2003, le conflit des civilisations domine la Une. C’est à l’invitation de l’association étudiante AELIÉS, que trois conférenciers débattent la thèse de Samuel Huntington. Le premier, Ali Dahan, ancien diplomate de la République de Djibouti en Irak, en Somalie et aux États-Unis, affirme que « c’est l’intégrisme de Bush qui fait la guerre au monde ». (17) Selon cet énoncé, on devrait remettre en question la thèse de Huntington, parce que le type du conflit ne serait pas civilisationnel. Par contre, le deuxième invité, Guy Saint-Michel, coordonnateur du programme d’animation religieuse à l’Université Laval, exprime que les propos de Huntington sont tout à fait confirmés par les événements de la guerre contre l’Irak. Son opinion est partagée par le troisième conférencier, Soheil Kash, professeur retraité de l’Université Libanaise, qui dit : « Les propos de Huntington sont très réalistes. Il y a toujours eu entre les empires des contacts liés à un phénomène de pouvoir. Le conflit actuel oppose l’empire occidental à celui des musulmans. On ne peut pas dire que Bush est uniquement en Irak pour les 200 MM $ en gisements pétroliers qui s’y trouvent. Ce serait réduire les conflits mondiaux à une approche économiste marxiste. » (18) Un autre invité, Louis Balthazar, professeur retraité de science politique à l’Université Laval, confirme au moins une partie de la thèse en constatant que : « Huntington a compris que les conflits sont animés par la recherche d’identité culturelle. Ces identités sont façonnées par les religions. » (19) Puis, il discute le rôle des États-Unis, qui est à son apogée et ainsi poursuit la tendance de présenter ses valeurs comme celles de l’humanité. Pourtant, cet aspect remet en question la thèse de Huntington, Balthazar ne croit pas vraiment au choc des civilisations comme cause de la guerre contre l’Irak. Pour lui « la myopie interculturelle et la faillite diplomatique des États-Unis leur font utiliser la religion pour alimenter des conflits entre civilisations. » (20) Finalement, le premier conférencier, Dahan confirme cette proposition en rejetant le choc des civilisations. Selon lui « ce sont les régimes totalitaires qui tuent et qui asservissent pour assouvir leurs ambitions. » (21) A l’aide de cette discussion, on voit que le phénomène du choc des civilisations est encore très controversé, mais aussi actuel qu’après la parution du livre de Huntington.

Depuis l’apparition du phénomène du choc des civilisations, de nombreuses critiques remettent en question les thèses abordées, mais l’analyse de ces critiques dépassera le cadre de ce travail. Néanmoins, je vais citer quelques exemples : Premièrement, il y a les critiques internes de l’ouvrage de Huntington, qui remettent en question les définitions des civilisations supposées par l’auteur. Deuxièmement, il y a des critiques d’analyses, notamment sur les relations internationales contemporaines dans le livre, qui répondent directement à l’article paru dans la revue Foreign Affairs en 1993. Finalement, on trouve souvent des critiques des résultats des analyses de Huntington, qui sont avant tout ceux de l’école réaliste. L’argument principal se résume dans la citation suivante de Fouad Ajami, professeur des études de Moyen Orient à l’école des Études Avancées Internationales à l’Université de John Hopkins : « les civilisations ne contrôlent pas les États, les États contrôlent les civilisations. » (22)

Actuellement, la situation en Irak est encore très conflictuelle et ainsi la discussion autour des livres de Huntington et Elmandjra ne semblent pas diminuer. En plus, la thèse abordée est très utile et intéressante vue dans le contexte international. Les journalistes, les chercheurs en sciences politiques, sociales, et économiques et dans le domaine des médias doivent toujours être au courant du développement à l’échelle mondiale et prendre en considération les changements actuels. Les événements qui se sont passés depuis la parution des livres des deux auteurs sont alors très importants.

La thèse de S. Huntington, ayant pris une place considérable dans les débats internationaux peut être invalidée selon plusieurs critiques. Sur le plan étymologique, le terme « civilisation » demeure problématique. La définition de la civilisation comme une entité culturelle homogène, pose plusieurs questions. Jack F. Matlock Jr exprime son questionnement sur ce point. « Est ce que l’entité culturelle incluse le coté matériel de la vie ou bien c’est une question largement et exclusivement sur comment le peuple pense?» (23)

La notion de civilisation telle qu’elle était utilisée par Huntington, reste très générale et vague. D’abord, il faut dire que les ethnologies associent le terme civilisation au départ « à la genèse de la cité et à la naissance de l’urbanité (civilisations égyptienne, maya, aztèque, chinoise, …et cultures dogon, pueblo, maori) ». (24)

La vision de Huntington est fondamentalement pessimiste. Sa théorie du choc des civilisations, qui se présente comme une grille d’analyse scientifique de ce qui se passe partout dans le monde, est considérée par Marc Crépon comme « une arme de guerre ». (25) Si on reste à l’intérieur du concept de civilisation, Huntington démontre que les valeurs de liberté et d’égalité sont à l’intérieur de la civilisation occidentale. Cette idée a soulevé plusieurs critiques. Pour Richard Rubinstein et Charles Crocker, la thèse de Huntington « n’est qu’un plat réchauffe de la théorie de la guerre froide ». (26)

Edward Said a essayé d’analyser un autre choc existant au sein des définitions, il a remis en question la conception de Huntington de la civilisation et de la culture en définissant deux notions, celles de la culture et de la contre-culture. Dans ce sens, Edward Said considère que « la culture officielle est celle des prêtres, des académies et de l’État. Elle donne une définition du patriotisme, de la loyauté, des frontières et de ce que j’ai appelé l’appartenance ». (27) La conception d’Edward Said sur la culture officielle soulève un point essentiel. C’est le processus qui lie les idées de Huntington et qui remonte aux idées de l’universitaire britannique Bernard Lewis, un acteur politique très proche de M. Paul Wolfowitz et des néo-conservateurs de l’administration Bush. Lewis a lancé en 1995 que « la plupart d’entre nous seront d’accord pour dire, et certains l’ont dit, que le choc des civilisations est un aspect important des relations internationales modernes, bien que peu d’entre nous iront jusqu’à dire, comme l’ont fait certains, que les civilisations ont des politiques étrangères et forment des alliances ». (28) Alors, la vision de Huntington est au cœur de la pensée de Bernard Lewis, une pensée qui selon Alain Gresh « réduit les musulmans à une culture figée et éternelle ». (29)

Nul ne peut nier que les événements du 11 septembre 2001 ont relancé le débat sur la thèse du choc de civilisations. Cette dernière reproduit le conflit démagogique et idéologique de la guerre froide et le ramène sur le devant de la scène mondiale. Il faut dire que ces événements permettent à poser la question suivante : La politique internationale constitue-t-elle un choc ou établi-t-elle un impératif de dialogue entre les civilisations ?

D’abord, Huntington ne doute plus que la nouvelle confrontation entre l’Islam et l’Occident soit imminente. Hassan Bakr Hassan affirme qu’il y a une possibilité d’avoir un dialogue entre les civilisations basé sur la coexistence pacifique et la reconnaissance de l’autre en créant des ponts pour maintenir la paix et fonder un respect mutuel. Ainsi, « le conflit Est-Ouest du passé nous enseigne que l’arrogance du pouvoir, le dénigrement de l’Autre et l’ignorance sont mauvais conseillers ». (30)La thèse du choc des civilisations se présente comme une prophétie auto réalisatrice en dévoilant une théorie scientifique des relations internationales. Par conséquent, le discours de Huntington est devenu un élément fondamental de la création de ce choc. Selon Alain Gresh, cette théorie, « on peut la condamner comme un concept dangereux, et en même temps, constater que cette idée est en train de gagner du terrain des deux côtés ». (31)

Il reste que l’essentiel n’est pas le mot civilisation mais celui de l’avenir du monde que Huntington attribue à l’Occident et à son progrès technologique. C’est une vision qui voit l’Occident supérieure par rapport à d’autres peuples. Selon la professeure Marie-Joëlle Zahar « l’après-11 septembre a donné plus de crédibilité à cette thèse qu’elle n’en avait avant le 11 septembre ». (32) Et pour comprendre la face cachée derrière la thèse du choc des civilisations, il faut revenir à l’histoire, surtout à la biographie militaire de Huntington. Cet intellectuel était opposé à la politique de détente de Kissinger avec l’URSS, puis il a appuyé l’établissement du système militaire américain de Carter à Reagan. Il était aussi connu au cours de la guerre du Vietnam par son argumentation que les armes nucléaires tactiques devaient être utilisées contre les Vietnamiens afin de prouver la volonté des États-Unis dans cette guerre.

Il est à noter que les États-Unis sont un pays qui, sous le couvert du multiculturalisme, a de profonds problèmes enracinés, définissant son identité culturel. Cette crise identitaire cache un élément crucial. Il s’agit de l’aspect du racisme dans son expression internationale ou externe, comme il est utilisé par Samuel Huntington dans son dernier chapitre du livre de choc des civilisations : « L’Afrique aura peu à offrir pour la reconstruction de l’Europe ». (33)

En conclusion, on constate que les idées de Samuel Huntington sont présentes dans la conscience populaire et la politique internationale officielle. Dans le but de comprendre cette présence, il faut lier la thèse du choc de civilisations aux politiques de représentation, aux stratégies rhétoriques, aux problématiques de l’essence de civilisation et culture, à l’enjeu de la mondialisation et aux aspects idéologiques, qui dévoilent le visage caché de Samuel Huntington. Tous ces éléments peuvent nous donner des clés pour comprendre sa thèse, afin de la mettre dans son contexte global.Bibliographie

(1) http://www.elmandjra.org/bio.htm

(2) Ibid

(3) Ibid

(4) Ibid

(5) http://www.elmandjra.org/der110291.jpg

(6) http://www.elmandjra.org/livre1/a29.htm

(7) Ibid

(8) http://www.elmandjra.org/livre1/b089.htm

(9) Ibid

(10) http://www.elmandjra.org/menara.htm

(11) http://www.inter-cultural.de/03huntington_bio.pdf

(12) http://demos1.chez.tiscali.fr/partieia.htm#11

(13) http://www.reynier.com/Anthro/Culture/PDF/Choc.PDF

(14) Ibid

(15) http://www.conscience-politique.org/international/bidethuntington.htm

(16) http://www.sais-jhu.edu/faculty/fukuyama/bio_frame.htm

(17) L’exemplaire, L’hebdomadaire des étudiants en journalisme, Cité universitaire Laval, Québec, page 1, 26 mars 2003.

(18) Ibid

(19) L’exemplaire, L’hebdomadaire des étudiants en journalisme, Cité universitaire Laval, Québec, page 1, 26 mars 2003.

(20) Ibid

(21) Ibid

(22) http://www.conflits.org/article.php3?id_article=285&var_recherche

 

En aucun cas je m’attribue cet article. Le partage du savoir est ma seule démarche.

Anonyme, Lunes, Mayo 23, 2005

Cet article est consultable à l’adresse suivante: http://www.cmaq.net/es/node/21149.

 

 

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